La politique de civilisation en guise de rupture ?
Il m’est souvent arrivé de constater d’étranges coïncidences entre le hasard de mes lectures et les hasards de la vie. C’est ainsi que la veille du discours de Nicolas Sarkozy, je me suis plongé dans un petit recueil sur le développement durable dans lequel se trouvait une introduction signée de la plume, ça ne s’invente pas, du sociologue Edgard Morin. Et comme je parcourais ce préambule, je me disais que ce discours suranné qui datait de 2004 me renvoyait en plein dans les années Chirac et Mitterand. Ces années qui ont contribué à nous mettre dans la profonde mouise dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. C’est ainsi que l’on peut entrevoir au travers de la relecture de Morin de vieilles réminiscences du ni-ni :
“Il est évident que je ne souhaite pas la suppression du marché. Mais au lieu d’un marché livré à ce système dit néolibéral, où l’économie est censée trouver d’elle-mêmes ses propres régulations, je suis pour un marché comportant des régulations qui elles-mêmes devraient être de nature planétaire - ce qui n’existe pas encore.”
Après avoir lu ces lignes, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout de suite pensé à la citation de Jacques Chirac: “un système libéral ce serait aussi mauvais qu’un système communiste.” Bref, je me disais à moi-même qu’heureusement qu’avec la politique de rupture de Nicolas Sarkozy, on allait enfin pourvoir en finir avec ces vieux systèmes de pensée complètement dépassés. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise le lendemain en entendant le Président de la République se référer à Edgard Morin et à sa politique de civilisation dans le discours de sa conférence de presse. Surtout que la fameuse politique de civilisation à ...
laquelle en appelle Edgard Morin semble avoir une certaine ressemblance avec cette autre idée fumeuse qu’est la décroissance:
“Le problème n’est-il pas de gérer à partir de ce que nous avons, vers un épanouissement humain ? Faut-il que Paris double le nombre de ses habitants, que les campagnes soient de plus en plus désertifiées ? Non. Aujourd’hui la marche en avant nécessite une certaine marche en arrière. (...) Aucun parti politique n’a pris en charge tous ces exemples minimes qui existent, n’a montré qu’il y avait un sens, ce sens je l’appelle politique de civilisation.”
Après avoir lu cela je me suis frotté les yeux. Si ça, c’est la politique de civilisation que veut Sarkozy, il n’y aurait rien de surprenant à ce que l’on retrouve un jour Besancenot premier ministre et Bové au Medad. Mais alors moi qui croyais Nicolas quand il affirmait qu’il irait chercher la croissance avec les dents. Quid de cette fameuse croissance dont on nous a tant rebattu les oreilles et pour laquelle on attend les conclusion du déjà célèbre rapport de la commission Attali ? Vu comme les choses sont parties, la croissance fait-elle encore partie de la politique de civilisation de Nicolas Sarkozy et d’Edgard Morin. Que dit ce dernier de la croissance ?
“On pense que la croissance va tout résoudre. Pourquoi ? Parce qu’elle va diminuer le nombre des chômeurs. Mais n’y a-t-il pas d’autres moyens que cette croissance pour donner du travail à tous ? N’y-a-t-il pas des métiers de solidarité à créer ? Les Etats ne pourraient-ils pas financer les grands travaux, ne serait-ce que la multiplication des parkings souterrains autour des villes pour les centre-villes deviennent piétonniers et humanisés ? N’y-a-t-il pas une politique d’humanisation à faire ? Comment compter sur la croissance alors que cette croissance nous entraîne justement vers des maux et des nuisances contre lesquels nous devons lutter ?”
Et beh... A peine croyable ! Nous voici donc reparti pour la politique de grands travaux et le keynésianisme ? Non, vous n’y pensez pas, tout de même ! C’est Morin qui dit ça, pas Sarko, Sarko, lui saura faire la différence. A mais au fait, n’est-ce pas lui qui a parlé de la nécessité que l’Etat intervienne partout y compris dans l’architecture... Nous voilà bien. Au fait où s’arrête le concept de politique de civilisation ? Est-ce que quand Staline décide de détourner un fleuve on peut parler de politique de civilisation ? Une volonté étatique qui soudainement décide de prendre en main pour changer le cours de l’histoire et faire en sorte de réinventer la quadrature du cercle. N’est-ce pas ce que notre cher président a cherché à nous expliquer en nous disant que si nous n’arrivions pas à rentrer dans les clous des chiffres qui mesurent le bonheur d’un point de vue universel, nous ne devrions pas hésiter à modifier le mode de calcul de celui-ci. En fait de rupture, nous voici donc repartis sur des chemins qui ne mènent nule-part. Alors que le problème de ce pays c’est justement la difficulté qu’il a de s’adapter à la civilisation mondiale telle qu’elle va aujourd’hui, le voici de nouveau qui persiste en souhaitant que le monde s’adapte à la politique de civilisation que son nouveau président va lui concocter... A moins que tout cela ne soit une fois de plus une entreprise de communication destinée à brouiller les pistes ? L’espoir fait vivre.
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