Le S.U.I.F: une solution pour les fonctionnaires
Dimanche dernier, Sabine Herold est intervenue lors de la première de Duel sur la 3, la nouvelle émission de Christine Ockrent. Elle a habilement recadré le débat en rappelant que le problème de la fonction publique n'était pas celui du nombre de ses ressources, même si celui-ci est excessif, mais bien plutôt celui de leur statut. Face à elle, un jeune prof de sport avouait que s'il avait choisi d'être fonctionnaire, c'était pour les valeurs et non pour les avantages. Cela m'a rappelé une solution proposée il y a plus de 35 ans par le philosophe nancéien, Raymond Ruyer. A la fin de l'ouvrage les nuisances idéologiques (Calmann-Levy, 1972), ayant constaté que la profusion grandissante des idéologies n'était pas sans rapport avec la multiplication du nombre des agents d'Etat (critique qu'il pouvait s'appliquer à lui-même, étant prof d'université), il a tenté de proposer une "contre-idéologie", le S.U.I.F: salaire unifié inter-fonctionnaires. On remarquera au passage, la touche ironnique dans la formation de cet acronyme (Ruyer était un familier des canulards). Il s’agit en fait de prendre au mot les “idéologues égalitaires” (nos syndicats d'aujourd'hui, par exemple, qui se revendiquent anti-libéraux) : “Il souffrent des inégalités entre riches et pauvres, entre jeunes, maigres et soucieux, et vieux mandarins. Ils ne peuvent donc trouver mauvais que l’Etat commence par établir l’égalité parfaite des traitements de tous les fonctionnaires de tous ordres, du moins un repli presque total de l’éventail, des catégories, comme de l’ancienneté.(...) Raymond Aron remarque que les fonctions les plus agréables à exercer sont également celles qui sont le mieux rétribuées. C’est tout à fait vrai, et l’on peut trouver qu’il n’y a aucune raison pour ainsi motiver deux fois ce qui l’est déjà très suffisamment par le sentiment d’une promotion humaine.” Et Ruyer poursuit...
“Le traitement unifié, disons, pour pousser à l’extrême notre utopie, le S.U.I.F. serait fort près de ce que sont aujourd’hui les plus petits traitements. Ce qu’aucun progressiste ne pourrait trouver mauvais, puisqu’il aspire ardemment à ne plus vivre en bourgeois, à abandonner toute comédie mondaine, toute dépense ostentatoire qui n’est qu’une affirmation de classe. Le secteur économique privé subsistant - et qui devrait subsister aussi longtemps que l’économie étatisée continuerait à se révéler de rendement inférieur à l’économie de marché - serait, par contraste le domaine des salaires et des traitements libres, des gros gains comme des grosses pertes, les gros gains étant justifiés comme prime de risque. Les salaires des ouvriers et des ingénieurs, tendraient naturellement, par les progrès de la productivité, à être supérieur au SUIF et ils ne devraient être rattrapés qu’avec retard.” Ce système pourrait donc, selon le philosophe, diminuer l’attrait du fonctionnarisme et augmenter celui des affaires. Par contre, “L’austérité spartiate des hauts fonctionnaires aurait une vertu exemplaire pour toute société. (...) On aurait toute la vaste et honorable classe des fonctionnaires, vivant dignement et élégamment sur son SUIF et montrant à tous, plus efficacement que par des leçons de morale et les phrases au tableau noir de Topaze, que “l’argent ne fait pas le bonheur”. A la suite de cette proposition, il paraîtrait que Ruyer ne s'est pas fait beaucoup d'amis parmi ses collaborateurs. Etonnant, non ? Pourtant il s'était interrogé pour savoir si sa “contre-idéologie” n’était pas une utopie. “Notre SUIF peut servir de test, à l’usage des idéologues qui - tout arrive - seraient en humeur de faire de l’auto-analyse et de mesurer l’intensité de leurs convictions. Si l’idée seule du SUIF leur fait hausser les épaules, ils devront concevoir quelques doutes sur leur sincérité." Dommage que Sabine n'ait pas eu le temps de proposer cette solution à son interlocuteur de Duel sur la 3, lui qui affirmait qu'il avait choisi d'être prof pour transmettre des valeurs aux élèves, je suis certain que cette solution l'aurait ravis. Quoi de plus naturel, en effet, que de renoncer à ses privilèges et à ses avantages quand on choisi un métier pour se dévouer aux autres ? Les fonctionnaires se plaignent sans arrêt d'être stigmatisés, mais s'ils passaient au S.U.I.F., ils pourraient inspirer le respect, non ?
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